Vérité et mensonge au temps du Covid-19

Du mensonge et de la guerre

Un des traits que l’on retiendra du gouvernement Macron, c’est que jamais gouvernement n’avait donné avec autant de certitude et à l’ensemble de la population l’impression qu’il mentait et qu’il la méprisait – on se souvient des saillies hautaines du président contre les Gilets jaunes comme du silence assourdissant qui a entouré les derniers mois de grève. En ce sens, la pandémie du Covid-19 et sa gestion chaotique n’offrent pas un spectacle inédit. Ce qui rend toutefois ce gouvernement retors et ne cesse d’étonner ceux qui en produisent la critique, c’est qu’il n’est pas toujours évident de saisir la vérité qu’il tient pour sienne et cherche à dissimuler. Ce qui est parfois désarmant, c’est même l’impression qu’il donne de croire véritablement à ce que chacun ne peut s’empêcher de percevoir comme faux. La question se pose simplement : est-il menteur ? Imbécile ? Les deux à la fois ? L’évidence qu’il gouverne, même en temps de pandémie, pour la finance et le profit de ceux qui peuvent faire travailler leur argent aux dépens du reste de la population est indubitable. Cela explique le temps de réaction démesurément long du gouvernement qui a cherché à retarder au maximum la mise en place de mesures relativement simples. Cela explique aussi que la possibilité de diagnostiquer massivement la population ne soit même pas envisagée. Il fallait faire travailler (et voter!) les gens le plus tard possible, et la mise en place de diagnostics massifs coûterait trop cher, tant pour l’organisation que pour le traitement des données. Dans le même temps, on ne peut s’empêcher de penser que l’impréparation à la situation vienne aussi du fait qu’il a sincèrement cru que le virus n’arriverait pas jusqu’à nous. Plus généralement, il semble convaincu que les méthodes et les principes de sa politique sont l’unique vérité, la seule alternative chère déjà à Thatcher. Imbécile et menteur, donc.

Parfois néanmoins, la rhétorique chancelante qui structure son discours énonce le vrai dans son mensonge. Lorsque Macron dit « nous sommes en guerre », le « nous » renvoie à l’ensemble de la population française, mobilisée dans une union nationale fantasmée contre l’ennemi-virus. Le mensonge porte à la fois sur l’union de cette population, dont les derniers mois n’ont cessé de rappeler de manière évidente la fracture, sur le caractère national de la pandémie qui se fiche des frontières et sur le fait qu’un virus sans intelligence aucune puisse être considéré comme un ennemi. Ainsi, lorsque Macron dit « nous sommes en guerre », il ment si l’on comprend comme il le souhaite son discours. Mais si par « nous » il entend le gouvernement, et par « guerre » l’affrontement entre lui et une frange grandissante de la population, alors il dit vrai. Une des raisons du choix de l’hôpital militaire comme décorum du néant de son discours du 25 mars, c’est que s’il y a guerre, il y a stratégie à déployer, et qu’il sera le grand stratège – entouré de ses fidèles ministres – à la mettre en place. Macron s’est ainsi rendu en grande pompe masquée à l’hôpital militaire de Mulhouse pour féliciter les médecins militaires, sur place, et l’ensemble du corps hospitalier, ailleurs. Le grand stratège et son ennemi fantasmé montrent par là qu’il y a bien guerre. Ce qu’ils ne veulent pourtant pas dire, mais qui n’en est pas moins évident, c’est que cette guerre est avant tout sociale et qu’elle risque de durer (aussi parce qu’elle avait commencé bien avant la pandémie). Le recours au vocabulaire martial et à un état d’exception sanitaire risque ainsi de ne pas s’arrêter en même temps que le virus. Mais un autre point est à souligner : obligé de saluer l’effort des hospitaliers depuis un lieu appartenant à l’armée, Macron l’a été par sa surdité à une grève massive des soignants qui dure depuis plus d’un an et par le départ précipité de son ancienne ministre de la santé pour la course ratée à la mairie de Paris. L’hôpital est ainsi le dernier lieu, qui s’ajoute à d’autres avant lui, où le président ne peut mettre les pieds sans recevoir des invectives auxquelles il sait ne pas pouvoir répondre – et les soignants ne peuvent aujourd’hui être écartés du revers de main méprisant dont ce gouvernement s’est fait le spécialiste.

L’emploi d’un vocabulaire guerrier dit aussi que la situation est exceptionnelle, et qu’un retour à la normale sera synonyme de paix. Mais la vie normale n’est pas en paix, et la guerre ne se restreint pas à une lutte contre un virus. Cette situation, certes exceptionnelle, n’en est pas moins le résultat de la situation normale de l’exploitation aveugle des ressources et des êtres humains de ce monde. Elle s’inscrit et se comprend dans le droit fil d’une rationalité mortifère dont la fausseté et le caractère néfaste se font aujourd’hui sentir à l’échelle mondiale. La suspension momentanée de la frénésie quotidienne vient ainsi (re)mettre en lumière quelques vérités fondamentales que l’ombre du progrès occulte bien souvent.

Le roi est nu

Le caractère essentiel d’un travail au sein de la société semble d’abord, de l’aveu même de ceux qui nous gouvernent, inversement proportionnel au degré de confinement du travailleur qui l’effectue. Autrement dit, plus un travail est essentiel, moins le travailleur sera confiné. On peut citer pêle-mêle les éboueurs, les caissières, les ouvriers du bâtiment, les agriculteurs, et évidemment les soignants. On peut aussi gager que le télétravail suit la même courbe inversée et noter avec une surprise feinte que ce sont précisément ceux que l’on force aujourd’hui à se rendre au travail – sans que des mesures sanitaires suffisantes soient assurées – qui sont d’ordinaire les plus méprisés, dont le travail est le moins considéré et qui, lorsqu’ils luttent, sont le moins entendus. Le caractère exceptionnel de la situation présente vient ainsi révéler ce qui reste normalement inavouable. Et à prendre au sérieux ce renversement momentané de ce qui est essentiel à la vie, il faudrait alors conclure que ce que notre société juge comme essentiel en tant de crise ne l’est qu’en temps de crise, et qu’en temps normal, être nourri, logé et soigné, est assez accessoire pour être déconsidéré, au profit évident de ce qui est normalement conçu comme essentiel. On peut citer pêle-mêle le marketing, la banque, la publicité, et évidemment la finance. N’en déplaise à cette dernière, qui surnage aujourd’hui difficilement grâce à l’intervention d’États capitalistes déterminés à ce que rien ne change, l’argent ne travaille pas seul et n’est produit qu’à partir d’un travail humain effectif, qui lui est donc essentiel et dont elle se nourrit.

Cette vieille préférence assumée pour le profit aux dépens de ce qui fait l’essentiel d’une vie structure intégralement le monde clos dans lequel le virus a pu se propager. C’est elle qui organise les réponses que chaque gouvernement est en mesure de donner face à la pandémie. Le confinement massif de plus de la moitié de la population humaine, aussi nécessaire soit-il, vient aussi souligner que partout les moyens manquent pour faire autrement. Les responsables politiques sont donc forcés d’en appeler ici à la responsabilité individuelle, faute de réelles mesures applicables dans l’urgence. Il faudrait rappeler que la responsabilité est indissociable du temps, en ceci qu’elle renvoie à la capacité propre aux êtres doués d’une conscience de se projeter dans un futur où leur action présente aura des conséquences dont ils pourront devoir répondre. En temps de pandémie, elle fait sentir à chacun le danger potentiel de chacune de ses actions, pour lui-même aussi bien que pour les autres. Il est pour le moins ironique d’observer que le dernier rempart du gouvernement est précisément ce dont il semble lui-même absolument dénué – et avec lui tout le système capitaliste qu’il supporte et reconduit. L’ensemble de toutes les décisions prises par lui vise en effet à rendre rentable une institution, un secteur de la société qui ne l’était pas suffisamment, et à l’inscrire dans la logique du profit aveugle du capitalisme, et ce, « quoiqu’il en coûte » – c’est vrai pour l’école, l’université, les transports, mais aussi l’hôpital. L’absence totale de responsabilité qui caractérise une telle soumission au libre marché est ainsi ce dont il fait d’ordinaire preuve. Et le gouvernement n’est ici que l’épiphénomène d’une logique mortifère qui se sert goulûment de tout ce qui fait monde sans mesurer les conséquences futures de cet usage aveugle, car sa vue à très court terme a pour nom le profit. « Quoiqu’il en coûte » de destructions diverses, il faut qu’il y ait plus à la fin qu’au début – et tant qu’une telle logique ne sera pas abolie, tous les épithètes pourront être ajoutés au « développement », rien ne changera fondamentalement. Ainsi, le plan de financement de l’hôpital public promis par le président devant la situation sanitaire actuelle n’améliorera que peu, voire pas, les conditions de travail habituelles des soignants s’il s’effectue sur le mode de la concurrence libérale chère au gouvernement entre les différents secteurs de la même institution.

De l’individualisme

Ce que cette responsabilité vient enfin rappeler, et le confinement qui l’accompagne amplement souligner, c’est le caractère fictionnel de l’individualisme. Ce qu’elle met à nu, c’est tout l’appareil idéologique qui soutient cette fiction. Contrairement à ce que les derniers siècles se sont échinés à ancrer dans la conscience des individus, et que le néo-libéralisme encourage allègrement, aucun individu humain ne prospère davantage lorsqu’il est isolé. Son compte en banque stagne si personne ne travaille pour lui, son bonheur s’amenuise s’il ne le partage pas. Du stade fœtal à sa mort, l’être humain ne vit que d’être en relation avec ses semblables et son existence se fait dans l’équilibre propre qu’il construit avec eux. La responsabilité aujourd’hui convoquée témoigne ainsi contre l’individualisme : nos interdépendances doivent être momentanément raréfiées précisément parce qu’elles tissent la maille de nos vies quotidiennes et en font la substance. Réduites à la portion congrue, elles demeurent essentielles pour la survie de tous. La fiction d’un individu seul en concurrence avec tous les autres s’effondre du même coup – il peut se penser tel, il y est même encouragé, mais le miroitement égoïste de sa conscience amputée ne reflète en rien la réalité. C’est donc à souligner cette réalité indépassable que nous invite cette période d’isolement. Tant que la prise en compte de nos interdépendances et de leurs conséquences sur le monde qui les permet ne sera pas au centre de la réflexion qui précède l’action, le monde restera subjugué par l’éternel présent de la nouveauté marchande.

Alors qu’une forme de vie sans intelligence aucune menace les populations du monde entier mais aussi, espérons-le, le système qui lui a permis de proliférer, l’absurdité de ce dernier et son nécessaire dépassement se font sentir plus que jamais. L’issue dans un monde globalisé redevenu clos est loin d’être évidente à trouver. Mais ce confinement fait sentir combien les écrans qui s’interposent aujourd’hui nécessairement entre chacune de nos monades offrent l’aperçu glaçant du futur visio-conférencé que nous prépare la Silicon Valley. Contre la solitude morne d’une existence connectée, c’est la proximité réelle et physique qu’il faudra conserver, seule capable de créer et de maintenir la possibilité de décider et d’agir dans la construction sociale d’un monde dans lequel nous puissions tous habiter et nous reconnaître.

a.

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